Dossier

Off The Radar #19

par la rédaction, le 17 février 2025

Dans le flux des sorties musicales, il y a les incontournables, les disques qui vendent, et puis il y a celles et ceux dont on ne parle pas, parce que leur musique n’est pas celle à laquelle on s’attend. Off The Radar vous propose à intervalles réguliers un tour d’horizon des musiques obliques et aventureuses.

Amby Downs

Kinjarling Studies : Soundtracks (5 Years On)

Simon

Révélées récemment au Vancouver Arts Centre et illustrées par les films dont elles étaient le témoin sonore, ces bandes-originales constituent les travaux préliminaires de Thalia Palmer sous son alias Amby Downs. Aujourd’hui renommée et célébrée dans le petit monde des musiques obliques, c’est avec un plaisir assez sincère qu’on découvre toutes ces musiques de film, de manière quasiment aléatoire, sans véritable introduction. De façon sauvage au sens premier, brutale presque. Un travail qui prend sa source dans pas mal de field recording, sur lesquels l’Australienne a plus ou moins buriné la bande, gardant un grain très fort, qui vibre par sa haute résonance et ses échos de métal et de pierre. La compositrice à l’histoire générationnelle fragile propose là seize courts métrages sonores qu’on aime découvrir sans aucun autre contexte que celui de l’intrus qui entrouvre une porte pour saisir à la va-vite un monde qui se dérobe. Une série d’univers en mouvement, furtifs, faits de nuances de gris, de blancs et de beiges aux saveurs calcareuses. Le travail sur les articulations sonores est impulsif et précis, intime et aventureux.

Peter Rehberg

Liminal States

Simon

Plus que nul autre, ce texte devrait commencer par une minute de silence qui durerait une éternité. La perte de Peter Rehberg en 2021 - avec celle de Mika Vainio en 2017 - a été l’une des choses les plus difficiles à encaisser dans les sphères des musiques électroniques de la dernière décennie. Pionnier chez Mego, puis fondateur d’Editions Mego dans la foulée, l’Anglais incarnait à lui seul toute la pertinence de l’avant-garde musicale électronique. Musicien archi-primé, membre de KTL (avec Stephen O’ Malley de Sunn O)))) et de Fenn O’ Berg (aux côtés de Fennesz et Jim O’ Rourke) et surtout, surtout, gigantesque découvreur de talents à l’origine de centaines de sorties via une direction artistique visionnaire, Peter Rehberg c’était cette éminence grise en qui on avait depuis longtemps accordé toute notre confiance d’auditeur assoiffé d’aventure sonore. Peut-être plus qu’à n’importe qui d’autre.

L’écoute de ce Liminal States est à ce titre l’une des plus belles récompenses à titre posthume, un rappel presque inutile de la qualité constante de son travail. Illustration sonore d’une pièce de théâtre de Margrét Sara Guðjónsdóttir – avec qui Rehberg collaborera pendant dix ans – Liminal States et ses quarante-cinq minutes de durée prend les chemins d’une musique ambient délicieusement électrique, mélodique (on reste quand même dans du sans sucre ici) et savante avant d’embrayer à sa moitié sur le terrain des illusions psychoacoustiques. Une œuvre de cathédrale, discrète mais riche, qui témoigne d’une maturité et d’une humilité que beaucoup n’atteindront probablement jamais. Un ultime album rare, virtuose et sincère, qui sonne comme un des plus grands regrets de la décennie.

VIRUS2020

A FROG A GUN AND A SAD MAN

Simon

On est heureux de reprendre des nouvelles de Rami Harrabi, cette fois de retour sur l’excellent USG (Unexplained Sounds Group, pas le club de foot de supporters de la victoire) pour un quatrième album incroyablement dense et riche d’aventures sonores. Exit le travail strictement ambient, le Tunisien plonge dans le matériau même et explore désormais sa musique sous le prisme de l’électro-acoustique artisanale, du field recording détourné jusqu’au harsh noise et la musique de chambre déglinguée. Une collection de pièces diverses (il y en a pour une heure bien tassée malgré tout) qui dessine un univers créatif forcément lié à l’environnement dans lequel il a grandi : une musique ethnique viscérale et racée, à des kilomètres des images d’Epinal qui pourraient vous venir en tête.

Un album en forme de voyage immédiat, pas toujours évident dans les tournants électriques qu’il prend parfois, qui appelle aux écoutes répétées tant il regorge de détails, de textures et d’angles d’attaque – c’est ça aussi le risque quand on passe du chant traditionnel sous autotune à des murs de bruits passablement escarpés. Une sorte de Muslimgauze qui causerait politique et états d’âme avec Oiseaux-Tempêtes et Masami Akita, qui voyagerait à dos de 4x4 sur des routes pleines de bosses et de poussière en attendant d’arriver aux portes d’une ville, d’une image ou d’un nouvel espoir. Un retour plus que gagnant.

Tujiko Noriko

Echoes On The Hem

Côme

Lorsque vous lirez ces lignes, Longform Editions ne sera plus. Heureusement, les Australiens nous auront légué un dernier bouquet final de ce qu’ils faisaient si bien : quatre belles pièces d’ambient immersif d’une vingtaine de minutes, déposées comme tous les deux mois au format digital, avec quelques notes des différents compositeurs. On aurait pu vous parler de n’importe laquelle d’entre elles tant la qualité est présente dans le projet, et notre choix s’est finalement arrêté sur celle de Tujiko Noriko. Parce que Echoes On The Hem continue de cimenter une carrière cinq étoiles, entamée par de l’avant-pop aux premières heures de Mego, et qui continue vingt ans plus tard à bousculer nos habitudes.

Surtout car la musicienne japonaise propose en vingt-deux courtes minutes une réflexion profonde sur la place du récit et de la voix dans les musiques ambient, transgressant les échos de ses instruments avec le fruit accidentel d’une intelligence artificielle chargée de rapper des paroles données en entrée. Et le spectre sonore généré en sortie de nous plonger tout droit dans la désormais connue uncanny valley (ou vallée dérangeante pour les plus Québécois d’entre vous), à savoir la distance entre le rendu proche d'un autotune à l'agonie et une voix humaine véritable générant ce trouble diffus tandis que l’IA soliloque. De ce que Tujiko Noriko décrit comme l’enregistrement d’un moment de solitude et de quiétude émergent finalement des passages musicaux qui auraient eu leur place sur un Mono no Aware 2.0, à l’heure de l'obsession pour les grands modèles de langage et l’IA générative. Un vrai beau cadeau d’adieu, vulnérable et mélancolique à souhait.

Jacob Kirkegaard

Snowblind

Simon

Il n’en faut pas beaucoup pour que Jacob Kirkegaard parte à l’aventure. Quand il n’est pas en train de faire des études sonores sur la décroissance radioactive en lien avec l’architecture de Tchernobyl (4 Rooms) ou dans les étendues de glace du Groenland à documenter les paysages les plus hostiles, notre Danois en revient à l’histoire d’une poignée d’aventuriers suédois partis en 1897 pour effectuer une traversée en ballon dirigeable vers le Pôle Nord. Et ce qui devait être une première a évidemment tourné au vinaigre puisque ceux-ci n’ont plus donné signe de vie après seulement deux jours de navigation. On apprendra trente ans plus tard qu’il se sont vautrés la gueule dans la glace, les eaux caillantes et les iceberg. Énorme bonne ambi, qui forme le terreau de ce Snowblind pas du tout rigolo. Un disque censé relater le péril enduré par nos expéditeurs ; la peur, le froid et la mort comprises.

On s’immerge dans des territoires solitaires faits de drones graves, de silences pesants, de failles sonores abyssales et d’appels drone-ambient extrêmement aiguisés. Et comme le père Kirkegaard est un brillant musicien - passé entre autres par l’essentielle écurie Touch Music - tout ça prend des proportions assez jolies, en tous cas précises et viscérales. Un disque qui rappellera sans aucun doute le travail qui construisit autrefois la légende de Thomas Köner, également sur le thème de la chose arctique, à savoir la trilogie Nunatak/Teimo/Permafrost. Jacob Kirkegaard disait vouloir faire un disque froid et hostile, où il n’y a aucun échappatoire, aucune chaleur et aucune fin heureuse. Là-dessus au moins, c’est une réussite totale.