JID022
Ebo Taylor, Adrian Younge & Ali Shaheed Muhammad

Depuis le début de l’année, le constat est sans appel : on régale les plus grands explorateurs qui nous lisent, celles et ceux qui prennent du plaisir dans les contrées inhospitalières, qui vivent pour affronter des vents contraires. Qu’il s’agisse de frapcore, de techdeath, de batida ou de country, l’expression « sortir des sentiers battus » aura pris tout son sens sur GMD ces dernières semaines.
Et preuve qu’on n'est pas prêts de s’arrêter en si bon chemin, on va vous parler aujourd’hui de highlife, un courant musical apparu au début du siècle dernier en Afrique de l’Ouest et qui, après des mutations successives, connaîtra son âge d’or dans le Accra des années 60, poussé par une génération d’artistes qui foutront un zbeul pas possible dans les clubs d’une capitale ghanéenne où le pouvoir d’achat montait en même temps que l’influence culturelle américaine – d’où l'envie de vivre cette fameuse « highlife ». Il faut dire que musicalement, il est bien compliqué pour un organisme normalement constitué de résister à une musique qui usine du tube en amalgamant funk, afrobeat, jazz et reggae. Parmi les pionniers d’un genre qui allait donner naissance à l’afrobeat, on trouve Ebo Taylor, dont on ne tentera pas de vous résumer ici la longue carrière, d’autant plus que le label britannique Strut l’avait déjà fait avec une acuité remarquable en 2011 à travers la compilation Life Stories.
Approchant aujourd’hui les 90 ans, Ebo Taylor est une légende en bout de course, dont les apparitions sont très rares. Alors écouter ce nouveau disque du Ghanéen, c’est un peu comme aller voir Juré n°2 de Clint Eastwood au cinéma : on chérit ces moments, parce qu’on a conscience qu’ils seront probablement les derniers en sa compagnie. Et en parlant de compagnie, Ebo Taylor est bien entouré en rejoignant Jazz Is Dead, le projet / label lancé en 2017 par les producteurs / arrangeurs Adrian Younge (comment oublier son Twleve Reasons To Die pour Ghostface Killah ?) et Ali Shaheed Muhammad, des légendaires A Tribe Called Quest.
Épaulé par des faiseurs de grooves patentés et porté par une production aussi organique que possible afin de capturer l’effervescence des débuts de sa carrière, Ebo Taylor retrouve une vitalité insoupçonnée au contact d’un groupe de musiciens (dont son fils Henry, au piano) qui prennent la mesure du moment et de la chance qui leur est donnée de voir un artiste aussi important que lui se montrer à la hauteur d’un exercice exigeant des efforts qu’on imagine colossaux – il faut voir comment tout ce beau monde entre en symbiose sur « Obi Do Woa (If Someone Loves You) » ou démarre au quart de tour sur « Get Up » pour comprendre qu’ils se sentent tous investis d’une mission de la plus haute importance. Cette débauche d’énergie pour un homme de son âge est d’autant plus impressionnante qu’Ebo Taylor a du mal à s’exprimer et ne peut plus jouer de la guitare suite à un AVC en 2018. Cela s’entend à certains moments du disque, c’est évident, mais c’est franchement un détail insignifiant au regard de ce que l’on se prend dans les oreilles – un véritable déluge d’optimisme et de spiritualité.