Gift Songs

Jefre Cantu-Ledesma

Mexican Summer – 2025
par Jeff, il y a 2 jours
8

Bien qu’elle soit considérée comme une musique « de niche » (alors qu’elle inonde littéralement nos quotidiens d’une multitude de façons), l’ambient, comme tous les autres genres musicaux en réalité, se structure de manière très classique, avec son underground, ses légendes, ses stars et ses figures dont la seule fonction semble être celle de faire le pont entre le commun des mortels et cet univers souvent insondable pour ces derniers.

Et dans cette catégorie d’artistes qui parlent à des gens comme moi qui s’y connaissent à peu près autant en ambient que Jordan De Luxe en géopolitique, Jeftre Cantu-Ledesma fait figure de tête de pont, lui qu’on placera quelque part entre Tim Hecker et Nils Frahm. Bien que très discret, le multi-instrumentiste américain fait parler de lui à chaque sortie, et surtout si celle-ci intervient sur Mexican Summer, un label de Brooklyn dont la seule ligne de conduite semble être de signer des choses ‘cool’. Et c’est ainsi que Jefre Cantu-Ledesma y prêche la bonne parole ambient / expé au beau milieu d’un aréopage composé de gens aux profils bien différents du sien, tel Cate Le Bon ou Devendra Banhart.

Pour son nouveau projet, Jefre Cantu-Ledesma s’est entouré de musiciens probablement très talentueux mais dont je n’avais bien évidemment jamais entendu parler (Omer Shemesh au piano, Booker Stardrum à la batterie et Clarice Jensen au violoncelle) tandis que lui gérait globalement tout le reste. Ensemble, ces trois-là nous proposent un album fondamentalement organique et divisé en trois parties : un morceau d'ouverture de plus de 20 minutes (« The Milky Sea »), une suite en trois parties (« Gift Song »), et un final tout en bourdonnements apaisants.  Et ce qu’il ressort de cette œuvre, c’est un sentiment de quiétude et de plénitude absolues – bref, précisément ce pour quoi on était revenus depuis avoir entendu In Summer il y a bientôt dix ans.

De par sa façon d’opérer, de par le flou qui la nimbe, de par l’effacement des structures traditionnelles qu’elle défend, la musique ambient désarçonne ou décourage les oreilles les plus conservatrices. Bien que la musique de Jefre Cantu-Ledesma coche toutes les cases propres à l’exercice, celle-ci se veut accueillante et aussi lisible que possible. Pour ce faire, elle ne perd pas un instant pour prendre par la main l’auditeur un peu paumé, lui montrant la voie à suivre pour arriver au bout de compositions qui s’étirent à n’en plus finir.

Au cœur du logiciel de compositions de Jefre Cantu-Ledesma depuis toujours, cette façon de procéder parvient encore à nous émerveiller, comme quand elle est à l’œuvre de façon spectaculaire (rarement le premier adjectif auquel on pense pour parler d’ambient, disons-le) sur la longue plage d’ouverture, dont les bruissements liminaires sont rapidement perturbés par une boucle de piano distante, de délicats frottements de tom, des nappes spectrales qui semblent simuler une partie vocale, ou un jeu sur la caisse claire et les cymbales qui rapproche l’ensemble d’un post-rock jazzeux à la Tortoise.

Il y a fort à parier que les suiveurs de labels comme Éditions Mego, 12k ou Geographic North (dont on vous parle régulièrement, au cas où vous débarqueriez) trouveront cela bien trop scripté et diront de ce disque qu’il est au genre ce que le dernier Blood Incantation était au métal - un disque d'ambient pour les gens qui n'en écoutent pas, donc. Ils auront probablement un peu raison, mais leur propension à clôturer soigneusement leur pré carré les fera passer à côté de l’essentiel : ce disque est d’une beauté rare.