Blindness
The Murder Capital

Quiconque s’était entiché des Irlandais de The Murder Capital à la parution du glacial When I Have Fears ne pouvait ignorer ce qui sommeillait là, dans les rares anfractuosités d’une froideur toute monolithique. Quel double soulagement donc que ce Gigi’s Recovery, en lequel se réifiaient la volonté du groupe de quitter son enclave stylistique et sa capacité à la catharsis et à la rémission. Un album qui transcendait le désespoir et dessinait les contours d’une musique plus mature, promettant d’autres perspective à The Murder Capital que l’ataraxie médicamenteuse. Deux années se sont écoulées, et c’est peu dire qu’entre temps se sont substantiellement accrues les attentes autour de Blindness, troisième album d’un groupe désormais habitué aux louanges et fraichement auréolé d’une tournée en première partie du Prince des Ténèbres et ses mauvaises graines.
Fort heureusement, si les âmes sombres regretteront peut-être les glaciaux épanchements des débuts, le reste devrait ici percevoir la suite logique du parcours des Irlandais. Fini l’outre-noir des premières heures, le groupe ajoute des couleurs à sa palette et multiplie les ambiances. Si la partition n’offre rien de novateur, c’est dans la production et le travail du son que le groupe parvient à innover, structurant un écosystème aux textures variées, au mixage déroutant et aux reliefs acérés, et laissant à son chanteur le soin de plier l’affaire avec l’insolence d’une élégance toute naturelle.
Car c’est précisément là que réside en grande partie l’efficacité de Blindness : parfaitement lucide sur lui-même et au faîte de sa propension romantique, The Murder Capital instaure un jeu en perspective, offrant au charismatique James McGovern le devant de la scène, tandis que s’édifie derrière lui la toile la plus travaillée qu’ait jusqu’alors proposée le groupe. Une ambivalence qui témoigne d’une analyse parfaite de leur jeu, puisqu’ainsi s’épanouit tranquillement le clair-obscur dont les Irlandais ont fait leur spécialité. Preuve en est ce "Love Of Country", qui aurait frôlé la léthargie si une production admirable ne le sauvait de l’embarras et de l’ennui, en sublimant une guitare tout en imperfection qui émouvrait jusqu’au dernier nazi déprépucé.
Triturant le son et modulant habilement la tension tout au long de l’album, The Murder Capital parvient à résonner dans toute la théâtralité de sa musique, laissant toujours poindre une fine lueur derrière la bruine, ou la plus poignante mélancolie derrière son sourire en coin. Au final, Blindness témoigne d’une dialectique triviale certes, mais nécessaire à toute profondeur : pas de couleur sans noirceur, pas de lumière sans ombre, pas de Murder Capital sans génie.